Voici un siècle : 1911, la grève des terre-neuvas à Cancale

Qu’est-ce qui a bien pu conduire, voici un siècle, au début de l’année 1911, les marins de la grande pêche à se révolter, au point de transformer pendant quelques jours le petit port de Cancale en véritable théâtre de la lutte des classes ?

Comment ces pêcheurs de morues, aux origines rurales, disséminés dans l’arrière-pays, sans tradition de lutte sociale, soumis au cléricalisme ambiant, au paternalisme de l’Inscription Maritime, à un travail éreintant et à l’alcool, à l’isolement et au confinement à bord, en sont-ils venus à se dresser ainsi contre les armateurs ?

Des évènements emblématiques et une grande intensité dramatique, manifestations, défilés, cailloutages, bagarres, coup de feu, victime « martyre » symbolique de la cause, tout concourt à faire de cette grève un véritable épisode de « guerre sociale » tandis que le port se retrouve en état de siège : gendarmes à cheval et bataillon du 47ème régiment d’infanterie  cernent la ville. Au plus fort de la crise, la troupe comprenant la marine ira jusqu’à 1.500 hommes. Un contre-torpilleur, rejoint par un croiseur, deux torpilleurs, et deux chaloupes à vapeur, veillent sur rade !

Grève de 1911 à Cancale

Grève de 1911 à Cancale

L’origine de cette grève est à rechercher dans l’exaspération des familles de terre-neuvas devant la faiblesse des rémunérations, alors même que les armateurs accumulaient les profits à la suite d’une série d’excellentes campagnes.

L’opinion publique a été choquée par les séries de naufrages qui ont endeuillé les familles de la région dans les années précédentes : des centaines de pêcheurs disparaissent entre 1889 et 1907, lors du retour des bancs sur des navires bondés de leur équipage et de nombreux passagers, naviguant dans des conditions épouvantables. La seule réponse consista longtemps en galas de solidarité.

L’intransigeance systématique des armateurs face aux revendications somme toute bien modestes des pêcheurs va favoriser la mobilisation, ainsi que le soutien de la presse et des pouvoirs publics.

Début 1909, la Fédération des marins CGT (alors anarcho-syndicaliste) dont le secrétaire général est Rivelli, lance un manifeste dont le style imagé semble aujourd’hui bien désuet, opposant le luxe des armateurs (« Ils se font construire des châlets qui sont presque des châteaux, roulent en automobile, étalent un luxe effréné dans les casinos à la mode ») à la situation injuste des pêcheurs (« Vos familles croupissent dans la misère malgré votre épuisant labeur »).

L’action revendicative se cristallise autour du niveau de rémunération, et l’hiver 1909-1910 connaît une agitation qui se heurte au refus de négocier des armateurs.

Au retour de la campagne suivante, donc fin 2010, le mouvement, orchestré par la CGT, redémarre dans la région. La personnalité du leader Rivelli est déterminante : ce Marseillais, bel homme et beau parleur, devient vite la « coqueluche » des milieux populaires cancalais, en particulier des femmes.  Or la spécificité de Cancale repose sur une communauté de pêcheurs, aux rapports sociaux particuliers, marquée par le rôle de la religion et la place importante des femmes, dans un contexte où les armateurs locaux ont récemment constitué des fortunes rapides. L’agitation se propage ; lors des revues d’embarquement de St Malo, mais surtout de Cancale fin février, les marins refusent les conditions imposées par les armateurs qui campent sur leurs positions. Et les pêcheurs cancalais, contrairement à leurs collègues issus du monde rural qui embarquent à Saint-Malo et Saint-Servan, ne vont pas céder. Le 2 mars, un armateur tente de déhaler son navire, déclenchant ainsi attroupement et bagarre.

La presse locale donne la mesure de la tension dramatique qui culmine dans un article du 5 mars : « Sanglantes échauffourées à Cancale. Une femme est tuée, il y a une trentaine de blessés. De la maison d’un armateur, un coup de feu est tiré sur la foule ».

En réalité, pour empêcher le départ clandestin des bateaux qui sont sur la grève, on s’est mobilisé et rué sur les gendarmes qui se sont interposés. Les femmes sont à la tête de l’agitation. Madame Baslé, 59 ans, mère de 9 ans, choquée de voir son neveu se battre, est foudroyée par une crise cardiaque : voici soudain une victime symbolique de la lutte sociale.

Face à la crispation intransigeante des armateurs, le préfet Saint, le député Guernier, et même le quotidien Ouest-Eclair, soutiennent les revendications des pêcheurs.

Le 6 mars, les armateurs doivent lâcher du lest, et le 10 un accord de compromis est signé. La grève est finie, les pêcheurs embarquent pour Terre-Neuve.

Les résultats concrets de ces évènements pour les terre-neuvas sont mitigés, et la greffe syndicale n’a pas pris dans ce milieu spécifique. La plupart des pêcheurs, à l’exception précisément des Cancalais, sont disséminés et isolés dans un monde rural marqué par le conformisme social et la forte influence du clergé. C’est pourquoi les marins qui ont passé les revues à Saint-Malo n’ont pas suivi l’exemple de leurs camarades cancalais.

En dépit de soubresauts l’hiver suivant, le mouvement est retombé, la CGT va perdre la plupart de ses adhérents, les armateurs essaieront de reprendre les avantages lâchés, et les Cancalais transfèrent leurs navires à St Servan et St Malo.

Il ne restera plus de la grande grève des terre-neuvas que le souvenir de quelques chansons syndicales…