Le banc de sable de la rupture!

Sur la côte Ouest de l’île de Kythnos, à une bonne vingtaine de milles dans le Suet du Cap Sounion, se trouve un mouillage superbe, comme les Cyclades en ont le secret.

Les deux baies de Kolona et de Fikiadha, prolongées à l’est par la baie d’Apokriosis, et séparées par un banc de sable, sont protégées des vents du nord par l’île de Kythnos, et du sud par l’îlot de Saint Loukas. Autant dire qu’on y est bien abrités, et que ces mouillages, situés à peine à deux milles du port de ferries de Mérikha, constituent la destination de week-end idéale, en quelque sorte l’équivalent cycladique de ce que sont les Ebihens pour les Malouins.

Lorsqu’on arrive du Sud, seule la chapelle qui surmonte l’île de Saint Loukas est repérable.

Et, contournant l’îlôt par l’Est, on se retrouve soudain sur un plan d’eau magique, calme, où l’on mouille tranquillement dans quelques mètres d’eau cristalline. Seule présence humaine sur la côte, une taverne – les Grecs ont le génie pour proposer de la bière fraîche et des grillades dans les lieux les plus improbables – si l’on exclut toutefois les nombreux plaisanciers au mouillage.

 

Le banc de sable de la rupture

Le banc de sable de la rupture

J’ai découvert Ormos Fikiadha voici 3 ans, où j’ai fait une escale entre Hydra où j’avais séjourné, et Syros où je devais récupérer ma petite famille au port d’Ermoupolis. Je lui avais trouvé suffisamment de charme pour que nous y soyons revenus et restés deux jours, à barboter dans l’eau, regarder les poissons en plongée le long des falaises, et crapahuter dans la garrigue en pente des environs. Les couchers de soleil au-delà du banc de sable sont superbes, avec ces nuances de roses et de violets propres à la mer Egée, et les levers de soleil aussi, à l’heure où tout est calme, où l’air pur porte le cri de quelques biquettes égarées et les odeurs de thym et de figuiers, et où les lumières sont si douces, la chaleur n’écrasant pas encore les lieux et les êtres. 

Mes amis Marc et Christine avaient effectué un séjour prolongé dû à une longue tempête, quelques semaines plus tard, dans le même site de Fikiadha : 9 jours à bord d’Acadie, un Huster 30, au mouillage, à attendre que le Meltem veuille bien se calmer…. C’est en effet un abri sûr. 9 jours, c’est un peu long, même dans un site superbe, quand il n’y a comme ressources locales qu’une petite taverne…

Quand on peut quitter son bateau, on peut se rendre à pied par la piste jusqu’à Apokriossis qui est situé à 2 km, et où démarre la route goudronnée qui mène après 4 km de marche au village principal de Kythnos, la Chora, une agglomération haut perchée dont les bâtiments et les ruelles du centre sont superbes. La récompense au bout du chemin un peu raide se trouve dans un dîner sur la place de l’église, au restaurant To Kentro, où il ne faut pas manquer de goûter au « stifado kouneli », un délicieux ragoût de lapin (une bête que n’aiment pas trop mes amis pêcheurs bretons), accompagné du vin rouge local qui a un peu le goût du porto, et qui vous donne assez vite une légèreté d’esprit roborative… Le retour sous la lune rousse jusqu’au mouillage n’est plus qu’une formalité !

 

Des semi rigides

Des semi rigides

Assis le midi à une table de la taverne de Fikiadha devant une bière Mythos servie dans un verre glacé – suprême bonheur – et une salade grecque, matraqués par le soleil de ce début juillet, nous observons le mouillage, ou du moins les deux mouillages, séparés par le banc de sable qui constitue une barrière d’une étonnante régularité, plage sur laquelle s’ébrouent les enfants.

Et la réalité d’une fracture évidente nous saisit soudain : le banc de sable n’est pas un cordon qui relie, il est une barrière. Mais pas seulement une barrière géographique, il participe aussi d’une rupture économique, sociale, et culturelle. Il marque la frontière de deux sociétés, la ligne de séparation des eaux entre deux modes de vie, le mur entre deux types bien différents d’usage du littoral.

A droite, à l’Ouest ouvert sur le large, quelques grosses unités, un voilier de plus de 50 pieds, deux ou trois vedettes rapides, un voilier américain déjà rencontré à Folegandros, qui entasse sur son pont un invraisemblable bric-à-brac, dont 2 malles et un siège en plastique, des glènes, des tuyaux, des trucs et des machins, des bidons et des annexes, une extraordinaire quincaillerie supposée parer à toutes les situations que peut rencontrer un tour-du-mondiste, sauf, semblerait-il, à celle d’un coup de mer qui balaiera le pont…

C’est le monde de la réussite sociale et financière, le domaine des winners, et bien sûr le terrain de jeu des m’as-tu-vu. Mais voici un monstre d’une bonne trentaine de mètres qui prend le mouillage : rien ne dépasse, le T-shirt des marins est assorti à la couleur, un brun-rouge profond, de la maxi-vedette – tandis que le personnel de table et la nounou des enfants portent un T-shirt immaculé – les pare-battages sont énormes, le mouillage est costaud, et le mastodonte est accompagné d’une vedette curieusement ornée de calligraphies criardes – on dirait un bateau pop-pop indien recyclé grand modèle- ainsi que d’un semi-rigide à multiples sièges capitonnés aux couleurs du navire, et de quantités d’engins flottants plus ou moins identifiés que les marins extraient d’immenses coffres, pour les loisirs des gamins auxquels le personnel tend des serviettes de bain…. Le propriétaire, chemise ouverte sur un bidon rebondi, engoncé dans son bermuda à rayures verticales – ça rappelle le drapeau yankee ; s’agirait-il donc d’un gréco-américain ayant fait fortune ? –  et portant un borsalino blanc, parle fort dans son téléphone portable, les affaires n’attendent pas. Tout va bien, puisque nous sommes tous occupés à observer le propriétaire, ce qui est quand même bien le but de tout ce tintouin, non ?

Descendu à terre, juste dans les rochers proches, il revient à bord sur le trampoline flottant des enfants, sur lequel il doit s’allonger : moment étonnant où il doit se mettre à genoux pour revenir à bord du yacht, se prosternant ainsi devant son personnel !

 

Des semi rigides à Kythnos

Des semi rigides à Kythnos

A gauche du banc de sable, côté Est, l’ambiance est toute autre, voiliers de location, une sorte de goulette à touristes un peu carnavalesque, et surtout l’armada des semi-rigides, si populaires chez les Grecs, qui mouillent au bord de la plage avec un bout à terre. On a sorti les parasols, les tables pliantes, les chaises en plastique, les braseros, on grillera ce soir des brochettes –les souvlaki – on boira de l’ouzo en écoutant du bouzouki sur les transistors… L’ambiance d’un samedi soir d’été ordinaire, les loisirs de gens de milieux simples et populaires…

Il y avait aussi hier soir un joli petit voilier américain, Leander, parfaitement équipé et entretenu, sur lequel navigue un couple avec un bébé. Je leur ai demandé s’ils avaient traversé l’Atlantique avec, ils m’ont dit que non, pas encore, ils étaient venus par l’autre côté (Pacifique, Océan Indien, Mer Rouge…), mais qu’ils prévoyaient l’an prochain de passer par les Shetlands et l’Islande. Pardonnez du peu, modestes et marins, chapeau bas !

La barrière est évidente entre les deux côtés du banc de sable, si évidente qu’un nouvel arrivant en semi-rigide, venu de l’Ouest, a visiblement décidé qu’il mouillerait parmi les « riches », et juste à côté de la vedette du milliardaire. Sa manœuvre est plus qu’hésitante, il s’y reprend à trois fois pour mouiller et porter son bout à terre, au risque de toucher la sacro-sainte peinture de l’immense vedette sur laquelle on s’agite nerveusement. Mais le vaillant capitaine corsaire du semi-rigide ne lâchera pas prise, il y reste, et finit par faire fuir le mastodonte sous le regard souvent amusé, parfois réprobateur, des spectateurs. A la taverne, la musique moderne européenne remplace maintenant le bouzouki, et l’on commande une autre bière bien fraîche pour saluer ce conflit social bien inattendu en ce lieu paradisiaque…