La Saga des Pop-pops

Pop-pop ? Quel drôle de nom ! (Pourquoi pas libellule ou papillon ?)

Un son bref et redondant, qui évoque pêle-mêle un type de musique ou un terme d’informatique, un curé grec ou un bruit de bouchon…

Précisons qu’il se traduit et se décline, selon la langue utilisée, en putt-putt, toc-toc, puf-puf, pop-pop boat ou pop-pop maru…

Car il s’agit bien d’un bateau, ou plus précisément d’un type de moteur de bateau. Mais pas de n’importe quel navire, d’un bateau-modèle, de taille variable mais toujours réduite, souvent en tôle recyclée. Et pas de n’importe quel moteur, d’une chaudière pulsante à vaporisation instantanée, c’est-à-dire d’un moteur à vapeur aussi simple que son nom est curieux.

 

Ancien Raceret

Ancien Raceret

Mon premier contact avec un bateau à moteur pop-pop remonte aux années 80, lorsqu’un jour, Jean Le Bot, professeur de physique à la fac de Rennes, et précurseur de l’ethnologie maritime française, m’initia, dans la mare de son jardin, au fonctionnement d’un de ces petits bateaux, qui datait d’avant­-guerre.

L’engin comprenait un circuit fait de 2 petits tuyaux  qui sortent d’une chaudière plate, et aboutissent à l’arrière de la coque sous la ligne de flottaison. On remplit les tuyaux d’eau, on pose le bateau sur la mare, on allume une petite bougie que l’on place sous la chaudière dans le bateau.

Quelques secondes d’attente dubitative, un peu de fumée qui s’échappe, une série de bizarres  gargouillis, de timides tentatives toussoteuses, et voici soudain le moteur qui démarre ! Et le bateau qui avance par petites secousses, en émettant un son étonnant : « pop, pop, pop», le bruit du pop-pop ! J’étais ébahi, intrigué, bluffé même, par cette découverte.

Quelque temps plus tard, à la porte du salon nautique (parisien, puisqu’il semble qu’en France, le plus grand salon des bateaux doive se tenir loin de la mer), je rencontre un vendeur à la sauvette de bateaux pop-pop dont il avait ramené une valise entière d’un séjour en Extrême-Orient. C’est avec bonheur que je lui en pris quelques uns pour alimenter ma nouvelle pop-pop-mania…

Un improbable trio composé du Professeur Le Bot, de John Gwynn, ingénieur ci-devant britannique, et de votre serviteur, prit alors les choses à bras le corps en lançant un programme de recherches approfondies dont le sérieux apparent n’avait d’égal que l’humour partagé.

Il nous apparut rapidement que le pop-pop, très populaire en Europe Occidentale dans l’entre-deux guerres (en France les modèles Racer et Raceret furent vendus à large échelle), avait vu ultérieurement sa fabrication glisser vers l’Inde, le Pakistan, la Chine, le Japon, l’Indonésie, le Mexique…. Mondialisation avant l’heure, le pop-pop nous réservait bien des surprises !

Nous retrouvâmes la trace des premiers brevets, celui de Piot à la fin du XIXème (dont John Gwynn établit que l’épouse, française, avait été sans conteste possible, couturière à la cour britannique, ce qui n’est pas rien), puis celui de Mc Hugues (qui est le vrai père du « pop-pop » puisque son moteur émet le bruit caractéristique, contrairement au modèle Piot où la propulsion est silencieuse).

Lors de l’ouverture de la Droguerie de Marine au printemps 1992, une démonstration de bateaux pop-pop avait retenu l’attention de journalistes, dont Bernard Rubinstein, qui en avait parlé à l’équipe de Thalassa. Les bateaux pop-pops furent alors propulsés sur le devant de la scène par un reportage qui fit exploser leur notoriété en mettant le feu aux poudres, ou plus exactement aux bougies. Les trois compères lancèrent l’Association des Amateurs de Moteurs Pop-Pop (A.A.M.P.P., qui rappelait singulièrement à certains la fameuse A.A.M.M. du Musée de la Marine). Celle-ci se retrouva en l’espace de quelques mois à devoir gérer 300 adhérents originaires de tout l’hexagone, mais aussi de Suisse et de Belgique, tous à jour de cotisation, et d’une revue, « Pop-pop Magazine » qui connut 3 livraisons ! Les autres chaînes télévisées, les radios, la presse écrite, s’emparèrent du sujet tout au long des années 90 et 2000. Nous ne suffisions plus à répondre aux courriers, et nous dûmes mettre un terme au fonctionnement de l’AAMPP, tout en poursuivant nos recherches, nos échanges, et notre collection de pop-pops de toutes époques et de toutes provenances.

Pendant ce temps, à l’endroit précis de la carte où se situe le fameux village d’irréductibles Gaulois, à savoir à Loguivy de la Mer, un petit port de Bretagne Nord de toute beauté et à forte personnalité, Alain Menguy, le fameux patron du bar des marins « Chez Gaud », avait lancé l’inénarrable « Championnat du Monde des Bateaux à Moteur Pop-Pop de Loguivy de la Mer du Premier Avril ». Devant le bistro, des bassins pour les prototypes, des gouttières pour les courses de vitesse de monotypes, le tout monté sur des fûts de bière posés sur la chaussée : foule immense, rue bouchée, fièvre des grands jours de régates, descente conséquente de demis de bière, chronométrage et jury de course, tout fut fait dans les règles de l’art. Au point que l’autorisation préalable de course sur le plan d’eau avait été sollicitée auprès des Affaires Maritimes de Paimpol, et que la municipalité de Ploubazlanec offrit, en présence de la presse, une subvention d’un franc, sous la forme d’un chèque immense… Le championnat annuel était lancé, et il existe toujours.

Le comité de course n’a pas toujours la tâche facile : il fut ainsi saisi lors d’une édition par un concurrent qui avait une réclamation d’importance, arguant que, pour la course de vitesse, l’eau était en pente…..la délibération fut longue au coin du bar avant que la demande ne soit rejetée.

La pop-pop mania est un état d’esprit, mais aussi un réseau d’influences, parfois opaques, orchestré par une sorte de société occulte, qui fut, au fil des années, structurée sous forme pyramidale au sommet de laquelle siège le Dieu du pop-pop (Alain Menguy, patron de bar loguivien), et juste en­­-dessous dans la hiérarchie, le Pape (votre serviteur, droguiste malouin) et le Druide (Jean-Michel Czyzyszyn,  architecte vannetais). Les régates, courses, et championnats se sont multipliés avec succès, à l’Ile aux Moines, à Saint-Malo, à la Bernerie en Retz,… mais toujours sous l’autorité enviée et avec l’aval chaleureux d’Alain Menguy.

Des professeurs de technologie ont fait plancher leurs élèves sur la fabrication de pop-pops ou la théorie de l’effet Nukyama du pop-pop (ne me demandez de quoi il s’agit, sinon que c’est là une forme de « burn-out » !)

La diffusion des pop-pops s’est intensifiée, à partir de la Droguerie de Marine à Saint-Malo, du site internet de référence, puis de nombreux détaillants, boutiques, bistros, et revendeurs tels que le Chasse-Marée, ou l’Association des Propriétaires de Muscadets au salon nautique.

Leur succès s’explique sans doute par cette alliance exceptionnelle entre le nom étonnant, la simplicité apparente de l’objet, et l’aspect mystérieux de son fonctionnement. Un bateau à vapeur comme symbole de modernité ?

A l’ère de l’énergie nucléaire, voici un moteur sans danger, à l’ère des carburants fossiles, voici un usage de l’eau et de la bougie, à l’ère de la sophistication technologique, voici un petit bateau en tôle recyclée, au prix d’achat plus que modeste.

La «  pop-pop attitude », c’est ce choix de la simplicité, de l’humour, de la curiosité. Comme l’affirme le badge émis par la Droguerie de Marine : « un pop-pop, sinon rien ! ».

Le pop-pop, sa pipette, sa bougie

Le pop-pop, sa pipette, sa bougie