Du « Faubert de Coton » au prix « Gens de Mer »

Petit historique d’un prix littéraire

Un faubert est, selon un ancien dictionnaire de Marine (Soe-Dupont-Roussin) « un faisceau de fils de caret qui, lié à un manche ou à une erse en filin, sert à laver ou à sécher les diverses parties d’un bâtiment, ce qui s’appelle fauberter ou essarder. On dit aussi fauberder. Swab en anglais. « 

Le faubert se distingue de la vadrouille, paquet de déchets de filasse, ou tampon de laine fixé au bout d’un long manche, et qui sert aussi au lavage du pont. Et la vadrouille, précise Willaumez dans son dictionnaire, diffère du guipon « par la laine tournée dans sa longueur naturelle et gainée en gros pelotons ». Le guipon est une sorte de gros pinceau sommaire servant à enduire la carène de brai ou de couroi, et composé d’un faisceau de bandes d’étoffe de laine ou de lanières de peau de mouton cloué à un manche.

D’une grande utilité à bord, le faubert y est fréquemment attesté. C’est ainsi, selon P. Sizaire, que le terme de « gourmette » s’appliquait à un jeune marin inexpérimenté, « tout juste bon à passer le faubert », et que l’on ne laisse en aucun cas prendre la barre.

Quant au brave mousse, la plaisanterie consistait à l’envoyer « fauberter l’étrave », afin de la nettoyer et la refroidir lorsque le navire filait à bonne allure…

Une « baille à fauberts » désigne, on l’a deviné, une bien piètre embarcation, un rafiot, un « failli mouille-cul »…

Quant au faubert de coton, il s’agit d’un bel objet de matelotage, symbole de La Droguerie de Marine, qui fut destiné à récompenser un prix attribué, à dates extrêmement aléatoires et dépendant uniquement du bon vouloir du jury, composé de personnalités du monde maritime et littéraire, à l’auteur d’un ouvrage de vulgarisation maritime, livre devant être aussi peu ennuyeux que possible.

La première édition du prix couronna, lors du Festival Etonnants Voyageurs de 1996, un ouvrage qui, faute de concurrents jugés dignes d’être retenus, ne comportait aucun texte !

Le deuxième « faubert de coton » fut attribué à la journaliste scientifique américaine Dava Sobel pour « Longitude » paru chez Lattès. Il lui fut remis à bord du ferry « Bretagne » à Portsmouth, à l’automne 1997, au milieu de flots de champagne, pour répondre au seul véritable objectif de ce prix, la convivialité.

 

Après une longue période d’hibernation, le prix du faubert de coton, désormais destiné à un ouvrage littéraire à caractère maritime, trouva une nouvelle jeunesse en 2005, sous la présidence de Claude Villers, où il fut attribué à Redmond O’Hanlon pour « Atlantique Nord ». Un somptueux faubert en coton, réalisé par le mateloteur britannique Des Pawson, fut remis à Lionel Hoëbeke, l’éditeur qui représentait son auteur.

Des a consacré sa vie à célébrer l’art, l’Histoire, et la pédagogie du matelotage. Il a constitué avec son épouse Liz, à Ipswich, sur la côte Est de l’Angleterre, un musée unique des nœuds et des cordages, ainsi qu’une bibliothèque thématique quasiment exhaustive. Certains l’ont sans doute déjà vu, à l’occasion de rassemblements nautiques à-travers le monde, barbe fleurie et casquette rouge, enseignant son art à qui veut le partager.

Et ce n’est pas mince affaire que de fabriquer un faubert si l’on en croit le « Manuel du Manœuvrier », Marine Nationale, Paris, Imprimerie Nationale, 1938, pages 88 & 89, article « faire un faubert ou une vadrouille » :

« Faubert. On prend un filin en trois pour faire l’estrope, on le replie en deux pour faire un œil. Avec les six torons on fait un cul de porc double ; on élonge des fils de caret tout autour de façon que le cul de porc soit au milieu de leur longueur, on fait une rousture à toucher le cul de porc du côté de l’œil, on rabat les fils de caret qui sont du côté de l’œil par-dessus les autres et on fait une deuxième rousture à l’endroit où on a fait la première.

Vadrouille. Une vadrouille est un faubert emmanché. On fait une engoujure à un bout du manche, de façon à former un arrêt, et on procède comme pour le faubert en tenant les fils carets sur l’engoujure comme on les tient sur le cul de porc. »

Des Pawson a donné pour sa part la description suivante du faubert de coton destiné au prix :

« Ce faubert est constitué d’une longueur de grelin de coton de diamètre 48 mm (un grelin est un ensemble de 3 cordages commis ensemble), congréé de cordage de coton de 8mm.

Le nœud le plus important est un nœud de diamant réalisé avec 4 des 6 torons du grelin, et doublé, l’extrémité du grelin ayant été décommise.

Le faubert comporte de plus deux bonnets turcs de 4 spires et 5 ganses sur l’œil. »

C’est en 2006 que le prix littéraire « Gens de Mer » succède au prix du « Faubert de Coton », en inaugurant une nouvelle formule tout en restant dans l’esprit de son prédécesseur le « Faubert de Coton ».

D’abord soutenu par l’express côtier norvégien « Hurtigruten », le prix, désormais doté d’une somme de 3000 € destinée au lauréat, aura ensuite pour partenaires EDF, ainsi que les Thermes Marins et la Compagnie des Pêches, tous deux de Saint-Malo, et toujours le festival Etonnants Voyageurs. La tradition du débat du jury en public est maintenue, et la première édition du prix couronne Isabelle Autissier pour son livre « Kerguelen » paru chez Grasset.

En 2007, le prix est décerné non pas à un auteur…mais à Philippe Jaworski, traducteur de « Moby Dick » d’Hermann Melville à la Pléiade, puis en 2008 à Benjamin Guérif pour « Pietro Querini, les naufragés de Röst » chez Rivages, en 2009 à Karsten Lund pour « Le Marin Américain » chez Gaïa, en 2010 à Carsten Jensen pour « Nous les Noyés » chez Libella-Maren Sell, et en 2011 à Dominique Fortier pour « Du bon usage des étoiles » à la Table Ronde.

On le voit, les choix sont éclectiques, autant que l’est le jury composé de  Claude Villers, journaliste et écrivain, le Contre-Amiral François Bellec, de l’Académie de Marine, Isabelle Autissier, navigatrice, journaliste et écrivain, Michèle Polak, libraire de livres anciens,  Vincent Denby-Wilkes, Délégué Régional du Groupe EDF en Bretagne, Alain Hugues, marin et directeur de chantier naval, Michel Le Bris, écrivain, fondateur et Directeur du Festival Etonnants Voyageurs,  Serge Raulic, Directeur des Thermes Marins de Saint-Malo et  Loïc Josse, libraire.

 

Le jury du prix « Gens de Mer » 2012, présidé par Michèle Polak,  s’est réuni le samedi 26 mai pendant le festival Etonnants Voyageurs (voir article) : un grand moment pour le livre de mer!

Un faubert

Un faubert dans les mains de Des Pawson et Loïc Josse