Dans le cadre de l’été grec / La vie quotidienne du peuple grec : no future ? Regards croisés sur la « crise »

Un ethnologue, un écrivain, deux journalistes, rencontrés par Loïc Josse et Hervé Le Guillerm à Athènes cet été, donnent leur vision de la situation actuelle du peuple grec.

Panagiotis Grigoriou, Athènes, 28 juin

Panagiotis Grigoriou, Athènes, 28 juin

Panagiotis Grigoriou, historien et anthropologue, personnage central et fil conducteur du film documentaire Khaos, tient le blog www.greek-crisis.gr sur lequel il propose « une analyse sociale journalière de la crise grecque ». Nous l’avons rencontré place Syntagma, devant le Parlement, le 28 juin et il nous a donné (en français) ses réponses à nos interrogations sur les évènements récents.

« L’arrêt brutal de l’audiovisuel public, ERT, donc des télévisions et radios publiques nationales et locales, ne relève ni du hasard ni d’une bourde de Samaras (le Premier Ministre) ; la Commission était au courant et le gouvernement ne veut pas revenir sur la décision. Il s’agit d’une méthode qu’ils mettent en place : celle de la « mort subite » : la fermeture immédiate d’institutions avec licenciement de l’ensemble du personnel. Certes, une partie d’ERT avait fonctionné avec le népotisme, mais l’affaire est grave et va bien au-delà puisqu’il n’existe plus de radio ni de télévision publique. L’aspect contractuel n’est pas respecté pour le personnel qui a reçu des lettres de licenciement non signées, et auquel on propose deux mois de salaire contre l’arrêt de toute procédure éventuelle. La « mort subite » a également frappé une entreprise de boulangerie industrielle. Elle pourrait être appliquée dans l’industrie militaire et dans le secteur de la santé. On a le sentiment d’une planification des fermetures. Aujourd’hui même, on apprend que la maison d’un chômeur qui avait 1600 € d’arriérés d’impôts est mise en vente : cette décision a valeur d’exemple, il s’agit de faire peur et de générer un fort sentiment d’insécurité sociale.

En France, on a tendance à focaliser sur l’Eglise et les armateurs, or ce n’est pas là l’essentiel. La politique du mémorandum condamne le pays tout entier, le but est de créer en Grèce une « zone économique à bas coûts », un peu comme dans les pays de l’Est, la Bulgarie, de pratiquer une paupérisation pour en faire un « territoire à bas voltage ». Les élites y trouvent leur compte. Et le régime politique qui se prépare n’est plus la démocratie bourgeoise que nous avons connue. L’audiovisuel public a été arrêté en une nuit, par un décret, sans consultation du Parlement ni des instances représentatives du personnel, en totalecontradiction avec la Constitution. Les mémorandums de la Troïka, des documents de plus de 700 pages que personne ne lit, annulent dans les faits des décennies de lois et d’avancées sociales, en toute illégalité. C’est ainsi que sont dénoncées toutes les conventions collectives. Le jour où on verra des chars devant le Parlement, personne ne bougera, même à gauche : les politiques sont totalement déconsidérés, le Parlement n’a plus de pouvoirs, la démocratie est bafouée, les citoyens n’y croient plus. On ne garde que l’apparence du régime parlementaire qui est devenu une coquille vide. La défiance à l’égard des gouvernants est générale. Il existe en fait deux types de fascisation, celle d’Aube Dorée, et celle de la Troïka et de l’Union Européenne. Pour les gens qui le vivent, il y a un lien de cause à effet entre néo-libéralisme et totalitarisme. L’U.E. est liée à des lobbies et impose une forme de totalitarisme ; tout ce qui va contre ce rouleau compresseur est taxé de populisme, comme l’a dit récemment Barroso.

Ce qui se prépare, c’est une fuite en avant et un effondrement contrôlé. L’exemple de la fin des garanties sur les dépôts bancaires à Chypre est significatif : selon Barroso, les déposants seraient des « investisseurs » et doivent en conséquence assumer eux-mêmes les risques quand ils confient leur épargne aux banques ! On sort du capitalisme, nous sommes entrés dans un « méta-capitalisme ». La pensée marxienne ne rend plus compte de la réalité, il faut trouver une autre grille d’analyse. Si on veut tenter un parallèle, il n’est pas à faire avec la situation des années 30, mais plutôt avec celle de la première guerre mondiale. On assiste à la naissance d’un nouveau monde. On vit un équivalent, une nouvelle configuration de la société.

La décroissance n’est pas choisie, mais imposée, et ne touche pas les privilégiés, mais les classes moyennes et les pauvres. Les profs, les journalistes, les médecins, sont laminés. Il existe des solidarités dans l’urgence, mais le côté positif est noyé. Les syndicats étaient trop proches du pouvoir, ils ne sont ni entendus ni efficaces. En dépit de la résistance et des nombreuses grèves, toutes les mesures du mémorandum sont passées, donc à quoi servent-ils ? à quoi sert le Parlement ? La paupérisation n’a pas amené les gens à prendre conscience de la nécessité de lutter, mais les jette dans les bras de l’extrême-droite. On ne réalise pas dans quelle mesure nous ne sommes plus un pays, mais un territoire administré. Même lorsque l’on a un travail, on n’y arrive plus, la paupérisation touche tout un pan de la société, ce sont les « travailleurs pauvres ». Il y aurait 20.000 sans-abris à Athènes.

Dans nos pays, les méthodes de gestion du personnel en entreprise font souvent appel à la réduction imposée du temps de travail, aux CDD, à la création volontaire de stress. Tout cela a un but : avoir des travailleurs dociles et corvéables à merci. Elles ont ici été appliquées à l’échelle d’un peuple. On nous a brouillé l’horizon, on ne voit plus l’avenir, on vit dans l’instant. Les maîtres du temps sont ceux qui décident, la Troïka (FMI, BCE…).

Hervé Le Guillerm et Christos Chryssopoulos

Hervé Le Guillerm et Christos Chryssopoulos

Christos Chryssopoulos est enseignant et écrivain ; 3 de ses ouvrages ont été publiés en France chez Actes-Sud (dont le dernier « Une Lampe entre les Dents », décrit la misère quotidienne dans les rues d’Athènes). Nous l’avons rencontré le 28 juin dans Athènes, et l’entretien s’est déroulé en anglais.

L’écrivain s’intéresse aux tags qui tapissent les murs de la capitale et à leur évolution :

« En 2010, on voyait « on me torture », en 2012 « freaky » (bizarre, étrange). La culpabilisation des Grecs est intériorisée, et les victimes de la crise se sentent coupables. Il y a bien eu des responsabilités qui nous incombent, mais la situation actuelle n’est pas due à un accident, elle résulte de l’application d’une stratégie. C’est évident puisque cette stratégie ne concerne pas que la Grèce : on sait que la réponse néo-libérale n’est pas la bonne mais on l’applique quand même. Je n’utilise d’ailleurs jamais le mot « crise » dans mon livre ; il s’agit d’une forme violente et brutale de redistribution. Le pouvoir économique et politique est en train de changer de mains parallèlement à la paupérisation.

On a intériorisé la culpabilité, mon interrogation fondamentale est : que comprenons-nous de nous-mêmes ? Comment peut-on sauver ce qui peut encore l’être ? Il faut, en effet, faire preuve d’un « optimisme dialectique ». L’équivalent grec du Centre National du Livre a été fermé du jour au lendemain, la politique néo-libérale est, dans les faits, très directive. Mais, par exemple, quand on a arrêté un festival, les participants l’on remonté dans des locaux rendus disponibles par la crise. Ce qu’il faut sauver, c’est notre créativité artistique et culturelle. Il faut sauver ce qui peut l’être, mais en même temps, évoluer vers des propositions alternatives, plus radicales.

Le gouvernement lui-même ne cherche plus qu’à tenir au-delà de l’été, il n’a pas de perspectives. C’est ainsi que l’on vient de saisir la maison d’un chômeur pour une dette fiscale de 1600 €, pour la valeur de l’exemple. Toute la classe politique est déconsidérée, et Aube Dorée se fait actuellement discret pour récolter les dividendes aux élections. Les gens savent qu’ils ne peuvent plus compter que sur eux-mêmes, personne ne propose plus de solution, nous sommes dans l’impasse. La paupérisation se traduit de multiples façons : les ¾ des chômeurs n’ont aucun revenu, l’indemnisation est de 320 € mensuels pendant un an, les salaires et les pensions ont été réduits de 30 à 50 %, le système fiscal a augmenté de 15 à 25%. Il est écrasant pour les petits revenus et de nombreux Grecs deviennent dépendants de leur famille. Pendant l’hiver, j’ai acheté du bois pour un cousin, journaliste, qui n’avait plus les moyens de se chauffer. Il n’y a plus de classe moyenne, elle a été « oblitérée ». Et l’on oppose volontairement les groupes sociaux entre eux, par exemple entre les travailleurs du secteur public et ceux du secteur privé. »

« Personne ne peut envisager l’avenir. Nous sommes encore dans le noir » (dernières lignes d’ « Une Lampe entre les Dents »).

Angélique Kourounis Athènes 29 juin

Angélique Kourounis Athènes 29 juin

Angélique Kourounis est correspondante de Radio-France, Ouest-France, Charlie-Hebdo, Reporters Sans Frontières, et réalisatrice de films documentaires. Nous l’avons rencontrée, le 29 juin au Musée de l’Acropole, en compagnie de Thomas Iaboci, correspondant de La Croix et « fixer » pour les journalistes étrangers.

« Le choix actuel pour les jeunes est de partir ou de rester : sur mes trois fils, deux sont à l’étranger, et le troisième, actuellement en première dit « je n’ai pas d’avenir, je dépends de toi, et je ne veux pas commencer ma vie par une fuite/échec ». De nouvelles formes de solidarité sont en train d’apparaître. On peut aller à la soupe populaire de l’Eglise, mais on tient à sa dignité. Les Grecs ont le sentiment d’être dans une impasse, qu’ils « coulent » quoiqu’ils fassent ; c’est ainsi qu’un pharmacien en retraite s’est tiré une balle dans la tête place de la Constitution, et qu’une femme au foyer s’est défenestrée hier. Angélique reçoit à l’instant un tweet sur son téléphone du fils de cette femme , commentant le geste de sa mère…Ce geste est en relation directe avec la situation économico-politique de son pays.

Des manières de contourner collectivement, de partager équitablement, se mettent en place, des assemblées générales de quartier constituées dans presque tous les quartiers des grandes villes font fait appel à des maraîchers, des restaurateurs, des boulangers, pour obtenir de la nourriture en collectant les invendus. On procède à des collectes de cahiers et de matériel pour la rentrée scolaire. Lorsque quelqu’un a une dette fiscale, il ne peut plus obtenir de soins gratuits ni s’inscrire à un stage de reconversion. Il y a des médecins qui agissent dans les réseaux de solidarité. Par exemple, une femme enceinte de 7 mois qui doit subir une césarienne a été rejetée de l’hôpital, l’administration de l’hôpital Zanio au Pirée ne laissant pas le médecin l’ausculter alors que lui l’acceptait. Un mouvement de solidarité s’est manifesté pour l’accompagner et a obligé l’hôpital à plier. A Thessalonique, des ouvriers ont occupé les locaux d’une usine qui avait fait faillite, BIOME, ils ont financé sa reconversion dans des produits écologiques et elle est autogérée. Ils ont suivi l’exemple argentin face à la crise.

affiches contre l'euro dans le centre d'Athènes

Affiches contre l’euro dans le centre d’Athènes

Le stade de la Grèce laboratoire du néo-libéralisme est passé, le stade actuel est celui d’une éventuelle internationalisation. Il n’y a plus de conventions collectives, ni de salaire minimum, les niveaux de salaires ne sont plus liés au diplôme mais à l’âge. Nous ne sommes plus dans une démocratie, le Parlement ne s’occupe plus des réelles affaires du pays. Par exemple, il a passé deux semaines à discuter le droit au port d’armes des députés néo-nazis !

Certes, nous avons eu une part de responsabilité dans le passé. Mais aujourd’hui, on se demande pourquoi payer des impôts quand il n’y a plus d’Etat ? Nous ne pouvons pas payer 25 % de plus d’impôts avec une diminution de salaire de 30 % pour un Etat qui ne remplit pas ses fonctions de service public, qui ignore son rôle de redistribution et qui ne se soucie plus du bien commun ni de la sécurité des citoyens. « On est dans le théâtre de l’absurde ». Tout ce que les Grecs voient de l’Etat, ce sont les impôts et les flics : l’Etat n’a jamais vraiment existé, mais là, la fiction vole en éclats. En septembre, une nouvelle phase va s’ouvrir avec la mise en œuvre des principes du mémorandum, et les vagues de licenciements liés. 150.000 fonctionnaires doivent être licenciés d’ici 2015, dont 12.500 avant Noël. Au Portugal, 30.000 fonctionnaires seront virés d’ici la fin de l’année. La disparition du service public est en route : les hôpitaux, les écoles, les gardiens de prisons, les universités, tout est en voie de privatisation à plus ou moins long terme. Quand on a par exemple un retard de paiement de la facture d’électricité, on ne peut pas payer par virement bancaire, il faut aller faire la queue une demi-journée… ou payer quelqu’un pour la faire à sa place. Des comportement qui existaient déjà auparavant s’aggravent actuellement. « Le gouvernement grec est la seule mafia qui ait fait faillite ! » Les bouleversements politiques sont en route : les partis traditionnels ND (Nouvelle Démocratie, parti de droite) et PASOK (Parti Socialiste), sont discrédités. Le PASOK représente moins de 6% des voix mais le leader de ce parti est le numéro deux du gouvernement et Ministre des Affaires Etrangères.

La gauche radicale Syrisa, qui regroupe 14 petits partis qui viennent de fusionner, se maintient et se prépare à gouverner. Le leader du PC est à la fois stalinien et soporifique. L’extrême-droite néo-nazie représente 14,53 % au dernier sondage et monte une télévision.

Le temps des manifestations est passé, celui des Indignés aussi, des solidarités alternatives apparaissent. Des AG locales ont lieu, avec prise en charge du social, c’est un travail de pionnier qui se met en place, avec une prise de conscience de la communauté. Pendant longtemps, les Grecs – qui sont à 80% propriétaires d’un petit logement – ont eu peur du PC, car ils croyaient que les « rouges » allaient leur prendre leur maison ; aujourd’hui, c’est la Troïka qui la leur pique…

Panagiotis Grigoriou travaillait pour un organisme de recherche public grec, son contrat a été rompu. Pour poursuivre son travail d’information sur son blog (www.greek-crisis.gr , version en français), il lance un appel à versement de dons. Agissons pour que cette voix de la liberté et de la démocratie ne s’éteigne pas !